Louis Brun, l’aubergiste infernal de Meyras
Un aubergiste, une falaise, un tunnel qui n’existe peut-être pas… et un cri lancé au pied de l’échafaud. Au début du XIXe siècle en Ardèche, il vaut mieux éviter le hameau de l’Amarnier, sur la commune de Meyras, à la nuit tombée. Même si les voyageurs et les muletiers se doivent d’y passer, ils préfèrent pourtant faire un détour plutôt que de longer les falaises d’Aulueyres. Ici, où la Fontaulière se jette en bouillonnant vers l’Ardèche, vit Louis Brun, celui que tout le monde appelle “l’Enfer”.
Mais qui était Louis Brun ? Quels sont ses crimes ? Âmes sensibles s’abstenir car l’histoire vraie qui se cache derrière cet aubergiste funeste dit “l’enfer” rivalise avec l’horreur des crimes de la célèbre auberge rouge de Peyrebeille.
Un fils de supplicié

Carte postale d’époque de la route de Montpezat, au quartier “Champagne” à Meyras
Louis Brun naît à l’Amarnier en 1779 et sa famille traîne déjà une sinistre réputation. Son père est roué vif (supplice de la roue) en 1780, alors que Louis n’a que vingt mois et on dit aussi que son oncle aurait fini au gibet.
Louis est décrit comme petit, maigre, le visage grêlé par la variole. Au caractère peu avenant avec un regard qui met mal à l’aise, on disait carrément de lui qu’il était “très laid”.
Comme plusieurs membres de sa famille, il devient cabaretier (on comptait alors trois auberges tenues par des Brun à Meyras). Il faut dire que son auberge a un emplacement stratégique sur une route passante, au carrefour des routes de Montpezat-sous-Bauzon et de Burzet. Elle offre un gîte, des repas chauds et surtout du vin… sa clientèle est alors vite faite et il commence à saisir l’opportunité de la situation.
Une auberge, une bande, une terreur
Selon les archives judiciaires, voici comment procédait Brun. Il prenait le temps d’observer ses clients, les faisait boire pour apprendre ce qu’ils transportaient, en marchandises comme en monnaie.
Ensuite, accompagné d’une bande de huit compères du crime, Louis les suivait à leur départ avant de leur tendre une embuscade. Quand les clients découvraient ces hommes avec des armes à la main les menaçant de “la bourse ou la vie”, il était trop tard…
La bande se réunissait principalement dans trois auberges pour boire, fomenter leurs futurs larcins mais aussi partager les butins : celle de Louis à Amarnier, Chez Eyraud dit “Vinson” à Saint-Pierre-de-Colombier ou Chez Jean-Louis Brun (beau-frère de Louis dit “Ballet de Fer”) à Meyras.
Les vols à main armée se comptaient par dizaines, mais presque personne n’osait porter plainte. Quand une victime parlait, on lui rendait parfois son argent pour acheter son silence. On raconte même que certains voyageurs ne repartaient pas de l’auberge de l’Amarnier…

Photos générées par Gemini (IA) afin d’illustrer les lieux & personnages.
Deux meurtres, deux falaises
C’est par deux meurtres en particulier que les mauvaises actions de Louis Brun finissent par être découvertes.

En 1815, celui de Laurent Suchon. Il est vu pour la dernière fois entrant chez Brun, après la foire de Meyras. Son corps est retrouvé deux jours plus tard, au pied du précipice de Labrot. Il n’a aucune fracture mais des marques de strangulation au cou. Brun assiste à la fouille du cadavre où le garde découvre une clef et seulement quelques sous.
C’est alors que Brun insiste pour une seconde fouille, prétextant que “si l’on trouvait de l’argent ce serait la preuve qu’il s’est tué”. Après quelques instants, le garde lui accorde le bénéfice du doute et y procède. Il découvre une tabatière en plomb contenant neuf francs, Brun vient de se trahir. Pourtant, de peur, personne n’en parle pendant 9 ans tandis que le maire lui annonce “C’est toi qui as tué cet homme. J’aurai les yeux sur toi”.

En 1824, celui de Jean-Valentin Duffaux. Beau-frère de Suchon, il sait la vérité et ne se gêne pas pour la dire. Le jour de la foire de Burzet, il rentre seul à la tombée de la nuit. Des promeneurs aperçoivent une tête qui guette entre deux rochers, puis des appels aux secours retentissent. Duffaux disparaît.
Brun fait courir le bruit qu’il est parti voir de la famille du côté d’Avignon puis lâche un sous-entendu glaçant : on retrouvera son corps “quand les oiseaux parleront”.
C’est par un hasard du destin qu’une crue de l’Ardèche en décida autrement. Douze jours plus tard, la rivière dépose le cadavre en bord de rivière, nu, la tête enveloppée dans une chemise épinglée, le visage défoncé. Cette fois, la justice ne peut plus fermer les yeux !
De l’arrestation à l’échafaud

Brun est arrêté en novembre 1824 par six gendarmes, preuve de la crainte qu’il inspire. Ses complices sont arrêtés à leur tour notamment Jean Volle dit “Vinson”, Jean Louis Brun dit “Ballet de Fer”, Jean Vergne dit “Mézillac”… Brun est reconnu coupable des deux meurtres et condamné à mort. Les autres sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
La sentence ordonne que l’exécution ait lieu sur place à Meyras, le 2 août 1826, car à l’époque c’est l’échafaud qui se déplaçait jusqu’aux lieux du crime. La guillotine est donc acheminée dans la vallée de la Fontaulière et dressée à l’Amarnier, en bordure de route, entre deux granges qui sont toujours là aujourd’hui.

La foule est immense, au point que l’on raconte que les arbres contenaient plus d’enfants venus voir le spectacle morbide qu’ils ne pouvaient contenir de fruits. Certains campent là depuis plusieurs jours, même des personnes venues “sans chaussures” depuis Pont de Labeaume et des journalistes descendus de Paris. Lorsque Brun monte sur l’échafaud, il lance : ” On tue l’Enfer, mais on laisse vivre le Diable ! “.
Ces mots ont nourri la légende. Quelques années plus tard, à Lanarce, éclate l’affaire de l’Auberge rouge de Peyrebeille. Le nom de Brun aurait été cité lors du procès des accusés mais personne n’a pu établir de lien réel entre les deux affaires. Brun savait-il ce que préparait Pierre Martin ?
Ce qu’il en reste : tunnel, trésor et malédiction

©the-blowup-unsplash
Près de deux siècles plus tard, l’Amarnier garde son parfum de légende :
Dans la falaise d’Aulueyres, au-dessus de la rivière, un orifice sombre intrigue encore les passants. La tradition veut qu’il soit l’issue d’un tunnel partant de l’auberge, par lequel Brun aurait jeté les corps de ses victimes directement dans l’eau. Il aurait été bouché lors de la construction de la nouvelle route de Burzet. L’emplacement de la guillotine est resté longtemps en friche, par crainte d’une malédiction.
Dans la salle voûtée de l’ancienne auberge, le sol de pierres sonne creux sous les pas. Un ancien propriétaire aurait aussi trouvé, derrière une pierre taillée, une petite boîte contenant des bijoux. La maison, aujourd’hui résidence secondaire, a-t-elle livré tous ses secrets ? Étant une propriété privée qui ne se visite pas, nous n’avons malheureusement pas la réponse !
Âmes sensibles s’abstenir mais différentes versions existent concernant ce qui est arrivé à la tête tombée de la guillotine. On dit que le fossoyeur aurait gardé la tête de Brun et fait payer les curieux pour la voir. Une autre raconte qu’après l’exécution, quatre personnes ont été désignés d’office pour rapatrier le corps au cimetière à l’emplacement réservé aux brigands. Lors du transport, ces joyeux lurons bien imprégnés de bière et en charge du corps, ont cru de bon augure de secouer la caisse contenant le cadavre de Brun. L’un des porteurs qui avait la tête du cadavre entre les jambes, brinquebalé également par les secousses, finit par la perdre. Elle lui échappa par une porte cochère et tomba dans la rue ! La rumeur dit qu’un homme du village aurait récupéré la tête afin de faire le porte à porte des maisons bourgeoises pour se quérir de quelque monnaie en échange de ce “cadeau” funeste.
Le mystère reste entier car de nos jours, au cimetière de Meyras, l’emplacement supposé de sa tombe ne contient plus de corps…
L’héritage mystérieux
L’histoire de Louis Brun est un puissant rappel des mystères et des drames que recèlent les Sources et Volcans d’Ardèche. Comme quoi l’Histoire peut avoir plusieurs versions suivant à qui on demande de la raconter !
À l’approche d’Halloween, le froid de l’automne ravive les vieilles peurs et la légende n’attend que d’être réveillée pour faire trembler les Monts d’Ardèche !

©swastik-arora-unsplash
Nos sources pour la rédaction de cet article :
- Nieigles.fr, édité par Quentin Beaume et son article sur la légende de Louis Brun dit l’enfer.
- Ma Bastide et leur article sur Louis Brun
- p157 & p158 du livre « Meyras, un village au pays des 4 vallées » par André Rouy, guide conférencier et habitant de Meyras.
- Images d’illustrations générées par l’IA Gemini (n’ayant évidemment pas de photos d’époque).
- Carte postale du quartier “Champagne” à Meyras ©Nieigles.fr ©Archives départementales de l’Ardèche
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